Violences sexistes et sexuelles : Courrier intersyndical

Rédigé le 25/11/2022

Courrier adressĂ© Ă  Elisabeth BORNE par les reprĂ©sentants : CFE-CGC | CFDT | CFTC | FO | CGT | Solidaires | FSU | UNSA

Madame la Première Ministre,

Grâce à la mobilisation syndicale et féministe, l’OIT a adopté, en juin 2019, la première loi mondiale contre les violences sexistes et sexuelles, la convention 190 et la recommandation 206. En France, suite aux propositions de nos organisations dans le cadre des concertations de 2018, ont été mis en place des référent.e.s harcèlement sexuel et agissements sexistes, une obligation de négociation sur les violences sexistes et sexuelles dans les branches et l’obligation de traiter des Violences sexistes et sexuelles (VSS) dans le document unique d’évaluation des risques professionnels. En 2018 toujours, un accord Égalité femmes /hommes a été mis en œuvre dans les trois versants de la fonction publique avec la création de référent.e.s VSS.

Nos organisations syndicales ont amplifiĂ© leur travail sur le sujet et nous accompagnons de plus en plus de victimes de violences sexistes et sexuelles, mĂŞme si nous avons toujours bien sĂ»r Ă  progresser. Cependant, 5 ans après #metoo, nous constatons que la majoritĂ© des situations restent toujours aussi difficiles Ă  rĂ©gler. Au lieu de suspendre, puis de sanctionner le salariĂ© mis en cause, on continue souvent de dĂ©placer, discrĂ©diter, voire placardiser ou licencier la victime. Les politiques de prĂ©vention sont encore souvent inexistantes ou insuffisantes dans la majoritĂ© des entreprises, administrations, collectivitĂ©s et Ă©tablissements publics. Il y a rarement des dispositifs formalisĂ©s de signalement et d’enquĂŞte, associant les reprĂ©sentant.e.s du personnel. Dans la fonction publique, la mise en place des cellules d’écoute est un premier pas, mais le manque de financement et de personnels dĂ©diĂ©s a pour consĂ©quence qu’elles ne sont pas assez opĂ©rationnelles.

Mis en place sans moyens dĂ©diĂ©s ni prĂ©rogatives clairement dĂ©finies, les rĂ©fĂ©rent.e.s VSS du privĂ© ou de la fonction publique cumulent cette charge avec celle d’élu.e au CSE ou au comitĂ© social et ne disposent pas de crĂ©dits d’heures de formation spĂ©cifique. Ils et elles pâtissent de la suppression des CHSCT et des dĂ©lĂ©guĂ©.e.s du personnel qui permettaient d’avoir une instance spĂ©cialisĂ©e dans la prĂ©vention et des reprĂ©sentant.e.s de proximitĂ©. MalgrĂ© le vote du Parlement, votre gouvernement n’a toujours pas finalisĂ© la ratification de la convention 190 de l’OIT et souhaite le faire a minima, sans modifier le droit national. Les recommandations de l’OIT sont donc restĂ©es lettre morte.

Au vu de l’ampleur des violences sexistes et sexuelles, nous refusons de nous satisfaire du statu quo. À la veille de la journée internationale contre les violences faites aux femmes, nous vous interpellons sur la nécessité d’avancer concrètement.

Nous vous appelons à ratifier au plus vite la convention 190 de l’OIT et à mettre en œuvre ses dispositions ainsi que celles de la recommandation 206 qui l’accompagne. Nous souhaitons que soit organisée une table ronde multilatérale pour réaliser un bilan des quelques mesures mises en place depuis 2018 et identifier les nouvelles dispositions à adopter. Nous souhaitons notamment que vos services réalisent :

  • Un bilan de la mise en place des rĂ©fĂ©rent.e.s  VSS : pourcentage de structures et de salariĂ©.e.s/agent.e.s publics couvert.es, moyens mis Ă  disposition…
  • Un bilan de la nĂ©gociation collective sur les violences sexistes et sexuelles, dans le privĂ© (branches et entreprises) et dans le public.
  • Un bilan quantitatif et qualitatif sur la mise en place dans la fonction publique des cellules d’écoute et des dispositifs d’accompagnement des victimes.
  • Un bilan quantitatif et qualitatif des dispositifs de prĂ©vention existants.
  • La publication, dans la fonction publique, du guide des outils statutaires pour lutter contre les VSS.

Au-delà, nous souhaitons que soit construit, par exemple par le Haut Conseil à l’Égalité, un baromètre annuel pour évaluer le ressenti des salarié.e.s et des agent.e.s sur les violences sexistes et sexuelles au travail et ainsi nous donner des indications objectivées sur l’état de la prise en compte du sujet.

Nous vous rappelons les propositions que nous avons portées ensemble lors des concertations de 2018 et à l’occasion de la ratification de la convention 190 de l’OIT et qui restent malheureusement d’actualité.

Dans le privé et dans le public

  • Faire de la prĂ©vention des violences sexistes et sexuelles un sujet obligatoire de nĂ©gociation Ă  tous les niveaux sous peine de sanctions pour les employeurs.
  • Mettre en place une obligation de formation de tous les manageurs, RH et des reprĂ©sentant.e.s du personnel pour lutter contre ces violences.
  • Mettre en place une obligation de sensibilisation annuelle sur les violences sexistes et sexuelles, organisĂ©e sur le temps et le lieu de travail.
  • SĂ©curiser l’emploi et la carrière des victimes de violences, que celles-ci aient un lien avec le travail ou non, en mettant en place plusieurs mesures : la suppression du ou des jours de carence en cas d’arrĂŞt maladie, le droit Ă  des amĂ©nagements d’horaires, de poste, des congĂ©s payĂ©s, la possibilitĂ© d’une mobilitĂ© fonctionnelle ou gĂ©ographique choisie, ainsi que l’accès Ă  une prise en charge mĂ©dico-sociale et psychologique des victimes sans frais. Pour garantir le droit au travail et le maintien en poste des femmes victimes de violences conjugales, il convient d’interdire leur licenciement comme c’est le cas pour les victimes de violences au travail.
  • Renforcer les possibilitĂ©s d’action des rĂ©fĂ©rent.e.s VSS (formation, moyens, prĂ©cisions des prĂ©rogatives, mise en place de rĂ©fĂ©rent.e.s de proximité…).

Dans le privé plus spécifiquement

  • Élargir les prĂ©rogatives, les moyens et la formation des conseillers du salariĂ© au harcèlement sexuel pour permettre Ă  tou.te.s les salariĂ©.e.s dans des entreprises sans institutions reprĂ©sentatives du personnel d’être accompagnĂ©.e.s face Ă  l’employeur.
  • Augmenter le nombre et la formation des inspecteurs et inspectrices du travail.
  • Dans le cadre du devoir de vigilance, imposer aux entreprises de prĂ©venir la survenance de telles violences dans l’ensemble de leurs chaĂ®nes d’approvisionnement.

Restant à votre disposition pour tout échange complémentaire, nous vous remercions d’avance de l’attention et des réponses que vous voudrez bien accorder à ces demandes et vous prions d’agréer, Madame la Première Ministre, l’expression de nos sentiments les meilleurs.

Mireille Dispot
Secrétaire nationale confédérale CFE-CGC en charge de l’Égalité des chances

Sophie Binet
Dirigeante confĂ©dĂ©rale de la CGT, pilote du collectif « Femmes mixitĂ© Â»

Béatrice Clicq
Secrétaire confédérale de la CGT-FO, en charge de l’Égalité et du développement durable

Pascale Coton
Vice-présidente CFTC en charge de l’Égalité femme homme

Sigrid Gérardin
Secrétaire nationale de la FSU, co-animatrice du secteur Droits des femmes

Murielle Guilbert
Co-déléguée générale de Solidaires et co-animatrice de la Commission femmes

Béatrice Lestic
Secrétaire confédérale de la CFDT en charge de la Politique en direction des femmes en termes d’égalité professionnelle, de condition féminine et de mixité

Émilie Trigo
SecrĂ©taire nationale « LibertĂ©s, Ă©galitĂ© femmes-hommes, dĂ©fense des droits humains, lutte contre les discriminations Â»